Laurie Gunst

Born fi' dead : sur la piste des gangs jamaïcains, de Kingston à New York

Natty Dread - Jamaica insula

Nogent-sur-Marne, 2009

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parutions 2009
Born fi' dead : sur la piste des gangs jamaïcains, de Kingston à New York / Laurie Gunst ; trad. de l'anglais par Thibault Ehrengardt. - Nogent-sur-Marne : Natty Dread, 2009. - VIII-171 p. ; 21 cm. - (Jamaica insula).
ISBN 978-2-9533982-1-2
Cette île a une histoire dense qui a cristallisé en son sein chaque révolution de l'Occident. Les sociétés primitives dévastées par la conquête européenne, l'extermination des indigènes remplacés par les esclaves africains, le long sommeil du colonialisme et la lente et douloureuse ascension vers la souveraineté. C'est une petite île, aiment dire les Jamaïcains de leur pays montagneux, mais l'intérieur est profond comme l'enfer. Son histoire est à l'aune de cette description.

Laurie Gunst, Introduction, p. V

Au lendemain d'une indépendance concédée (en 1962) sans que les séquelles de l'esclavage et du colonialisme aient été résorbées, et sans qu'aient été mises en place les bases d'un développement équilibré, la société jamaïcaine est tombée sous la coupe de deux factions politiques violemment antagonistes : la première fascinée par les Etats-Unis, perméable aux pires excès du capitalisme libéral et aux obsessions para-sécuritaires de la CIA, et la seconde rêvant de l'utopie castriste qui fleurissait à Cuba.

Pour contrôler leurs sphères d'influence réciproques, les leader politiques de chaque camp se sont rapidement entourés de milices recrutées dans les ghettos où les jeunes sufferers — pauvres d'entre les pauvres — pensaient trouver une forme d'émancipation dans la violence. L'usage des armes à des fins politiques ou économiques s'est très rapidement banalisé, au prix d'effroyables résultats. Puis les posses, ces gangs asservis aux pouvoirs, ont élargi et diversifié leurs champs d'activités, notamment dans le commerce des drogues ; les plus actifs se sont alors rapprochés des lieux de consommation investissant les grandes métropoles du continent américain, New York en particulier. Que ce soit en Jamaïque ou sur le territoire des Etats-Unis, dans l'accompagnement de menées politiciennes ou dans le commerce de la drogue, les posses jamaïcains se signalent par leur implacable brutalité.

Laurie Gunst a mené une longue et minutieuse enquête, dans les ghettos de Kingston et dans certains quartiers de New York. Son témoignage est précisément documenté. Les portraits qu'elle trace de plusieurs membres de ces gangs sont riches d'information et particulièrement équilibrés : sans complaisance, elle évoque le parcours d'enfants dévoyés auxquels les policiers qui les traquent finissent par s'attacher, à l'image de Bill Fredericks, agent de l'ATR (Bureau of Alcohol, Tobacco and Firearms), qui éprouvait beaucoup de tristesse lorsqu'il pensait à la manière dont ces gamins avaient gâché leur vie : « Lorsque tu les mets face à leurs actes, parfois, ils craquent et se mettent à pleurer. Ils disent avoir été élevés en bons chrétiens et tu vois bien qu'ils auraient pu vivre autre chose ».

NOTE DE L'ÉDITEUR : Titulaire d'un doctorat (Harvard) et d'un diplôme de journalisme (Columbia), Laurie Gunst côtoie intimement les gens dont elle décrit le destin. Depuis les allées décharnées de Southside où elle passe plusieurs mois au contact des sufferers (les pauvres d'entre les pauvres qui luttent pour leur survie), jusqu'aux baraques à crack de Brooklyn, elle livre l'histoire des puissants tout en traquant ses répercussions sur la vie de ceux qui se retrouvent pris au piège d'un système brutal et implacable.
EXTRAIT    L'état de l'économie du pays, dans les années 60, renforçait à la fois l'espoir et la désillusion. La bauxite et le tourisme étaient en plein boom mais cela ne changeait pas grand-chose au quotidien des gens. Les usines de bauxite appartenaient à de grands groupes internationaux comme Kaiser, Revere ou Reynolds Metals et s'ils versaient les meilleurs salaires de l'île, cela ne faisait que favoriser l'apparition d'une espèce d'aristocratie de travailleurs qui rendait plus évidente encore la pauvreté des petits fermiers et des peons qui suaient dans les champs de canne à sucre.

   Le tourisme se montrait un corrosif social encore plus actif. Il fournissait des emplois saisonniers et mal payés à quelques personnes qui vivaient dans les petites villes de la côte nord mais ces emplois répondaient à un atavisme fantasque : le Jamaica Tourist Board souhaitait que chaque visiteur blanc ait l'impression, en débarquant en Jamaïque, d'atterir dans le vieux sud d'Autant en emporte le vent. L'un de ses dépliants publicitaires vantait la douceur de vivre à la jamaïcaine :

Vous pouvez louer une vie magique en Jamaïque. Il y a des villas-à-louer, des cuisiniers-à-louer, des servantes-à-louer, des nounous, des jardiniers. Cela débute dans une maison à l'intérieure des terres ou un havre perché au sommet des collines, où des gens aimables aux doux noms d'Ivy, Maud ou Malcolm cuisineront pour vous, seront aux petits soins et veilleront à ce que tout se passe bien. Ils changeront les couches de vos enfants, s'occuperont de votre linge, vous donneront du « Monsieur Peter, s'il vous plaît … », vous gâteront avec des tartes à la coco faites maison, vous admireront lorsque vous serez à votre avantage et riront à vos blagues avant de pleurer lors de votre départ.

   En fait, Ivy, Maud et Malcolm vivaient dans des taudis d'une détestable crasse et leurs enfants, dévorés par le rachitisme, fixaient le vide à longueur de vie au fond de cours crasseuses. Ils faisaient des kilomètres pour venir travailler dans les hôtels, chapardant les restes des clients dans les poubelles, puis ils rentraient chez eux, le long de routes éprouvantes tandis que les touristes les dépassaient à vive allure dans des voitures étincelantes. Alors s'il arrivait à Ivy, Maud et Malcolm de pleurer, ce n'était pas de les voir partir.

   Pas une once des richesses générées par la bauxite et le tourisme ne parvenait à Kingston. La ville enflait chaque jour, surchargée de nouveaux arrivants qui avaient laissé leur campagne derrière eux pour se ruer sur la ville qu'ils imaginaient regorgeant de jobs, d'habitations propres, bénéficiant de l'eau courante et d'un réseau de transports. Pour tomber sur des dungles, des décharges et des terrains vagues aménagés en bidonvilles sur le front de mer de Kingston ouest.

pp. 51-52
COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE
  • « Born fi' dead : a journey through the Jamaican posse underworld » New York : Henry Holt, 1995.

mise-à-jour : 13 décembre 2010

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