Frankétienne

Ultravocal

Hoëbeke

Paris, 2004

bibliothèque insulaire

   
Haïti
parutions 2004
6ème édition du Prix du Livre Insulaire (Ouessant 2004)
ouvrage sélectionné
Ultravocal / Franketienne ; préface de Philippe Bernard. - Paris : Hoëbeke, 2004. - 306 p. ; 23 cm. - (Etonnants voyageurs).
ISBN 2-84230-204-4
NOTE DE L'ÉDITEUR : Dans les décombres de Vilasaq (Ville à Sac : Port-au-Prince mise à sac par Duvalier), où la réalité du monde extérieur se réduit aux fragments de journaux trouvés au fil des caniveaux, se joue le dernier acte de l'affrontement titanesque entre Vatel le révolté, le naisseur de conscience, et Mac Abre, le coupeur de jambes, le collectionneur de cris de suppliciés, l'homme de pouvoir — jusqu'au cri puissant, inextinguible, “ ultravocal ”, du poète qui déclarera la guerre “ à la peur et à la mort ”.

Prodigieuse gigantomachie où se retrouvent littéralement incarnés, réinventés au feu brûlant du vaudou, les grands mythes de l'humanité, Ultravocal est la matrice de toute l'œuvre de Frankétienne, dans laquelle s'exprime avec une rare intensité “ l'esthétique du chaos ”, lorsque grondent encore les forces premières du mal, et que prend forme en nous la lave en fusion des grandes mythologies.

PHILIPPE BERNARD : [] Dans ce récit spiraliste, l'incipit 1 fracassant prépare mentalement le lecteur au chaos avec ses explosions de paronomases, ses allitérations, ses assonances, images sonores d'un brouillage de réception digne d'un temps de guerre …

Le héros, c'est Vatel, sorte de chevalier errant mais plus proche de Galaad que de Don Quichotte, il est celui qui ose poser les questions existentielles. Sa quête le mène à la poursuite de la conscience absolue, révélation qu'il veut partager. Son terrain de recherche couvre l'île de Mégaflore, métaphore d'une Haïti rêvée. Mais Vatel va devoir affronter son double négatif, le personnage noir du récit […]. Mac Abre travaille la pâte du pouvoir occulte, c'est un être tout de violence et de cynisme.

[…]

Préface, p. 8
       
1.Éclater partout à la fois. Vibrance. Les rêves, les idées, entre la vie et la mort, palpitent. Les objets, que nous avons quelquefois palpés, glissent et s'éparpillent, ferraille, déchets et poussière en devenir. — p. 13

FRANKÉTIENNE : Narration. Description. Monologue. Rumeur de voix. Personnages ballottés entre la vie et la mort, dans l'éparpillement du texte. Vatel, condamné à l'errance. Mac Abre, l'incarnation du mal. Le poète, prisonnier de son délire. Et surtout, vous lecteur, complice du jeu terrible de l'écriture ; vous dont la participation conditionne l'existence du livre.

[…]

L'œuvre n'appartient à personne ; elle appartient à tout le monde. En somme, elle se présente comme un projet que tout un chacun exécutera, transformera, au cours des phases actives d'une lecture jamais la même. Le lecteur, investi autant que l'écrivain de la fonction créatrice, est désormais responsable du destin de l'écriture.

[Avant-propos] pp. 11-12

EXTRAIT      Que cherches-tu, Vatel ? lui demanda le vieux marin, les dents serrées sur un calumet noirci.
     Vatel ne sembla pas entendre. Il resta muet pendant longtemps. Le canot glissait sur l'eau bleue froissée par les saccades légères des avirons. À l'horizon quelques touffes de nuages reproduisaient une scène tauromachique. Le picador avait déjà planté sa pique sur la bosse du taureau, à l'encontre même des règles du spectacle. Une clameur assourdissante salua l'entrée d'un toréador boiteux dans l'arène. Célèbre combattant blessé plusieurs fois, il gardait dans la chair de sa cuisse gauche un profond souvenir de corne. Sa claudication ponctuait sa démarche d'une élégance fascinante. La foule invisible applaudissait vivement, lorsqu'il posa coup sur coup deux banderilles dans la région dorsale de la bête écumante de rage. Le taureau, tête baissée, bavait en grattant la poussière. Il fonça sur son ennemi boiteux qui l'esquiva en une gracieuse passe de muleta. Il revint aussitôt à la charge. L'homme esquissa une prodigieuse véronique qui arracha des cris d'étonnement parmi les spectateurs invisibles. L'affrontement dura peu, tant le rythme de la scène était rapide. La précipitation des nuages contraria le rite de la mise à mort. Et le soleil couchant lança un jet de rayons, provoquant un massacre général au milieu de l'arène submergée de flammes vives.
     — Que cherches-tu, Vatel ? demanda le vieux marin, les dents serrées sur le calumet noirci.
     — Je vais à l'île Mégaflore.
     — La nuit tombe, dit le vieux marin en ramant. Bientôt, il ne sera plus possible de rebrousser chemin.
     — Il n'en saurait être question.
     — Tu veux rencontrer le diabolique gouverneur des ténèbres, le dieu des lumières souveraines, ou toi-même ? dit le vieillard d'un ton interrogatif. Sache que celui-là qui découvrirait la Vérité Absolue, épuiserait toutes ses raisons de vivre.
     — Ah ! Tu parles de vie et de vérité, répondit Vatel ; la recherche en vaut le prix.
     Puis, ils se turent dans la nuit. Et la barque continua de glisser sur l'eau sombre, au rythme des avirons.

pp. 155-156
COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE
Sur le site « île en île » : dossier Frankétienne

mise-à-jour : 2 septembre 2019
Frankétienne a reçu le Grand Prix du Livre Insulaire - Prix des Îles du Ponant (Ouessant 2005) pour son « Anthologie secrète » (Montréal, 2005) et, plus généralement, pour l'ensemble de son œuvre ; il est, en 2006, l'un des lauréats de la Fondation du prince Claus (Pays-Bas) et a été nommé, le 24 mars 2010, Artiste de l'UNESCO pour la paix.
Conversation entre Frankétienne et Philippe Bernard, à la suite du tremblement de terre du 12 janvier 2010
« Frankétienne se met à nu » : propos recueillis par Samanda Leroy et Lord Edwin Byron
Le Nouvelliste (Port-au-Prince) • 19 février 2013
Frankétienne : Ultravocal
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