William Golding

Sa majesté des mouches

Gallimard
- Folio, 1480

Paris, 1993
bibliothèque insulaire
   
utopies insulaires
îles désertes
Sa majesté des mouches / William Golding ; trad. de l'anglais par Lola Tranec. - Paris : Gallimard, 1993. - 245 p. ; 18 cm. - (Folio, 1480).
ISBN 2-07-037480-7
NOTE DE L'ÉDITEUR : L'avion qui transportait des collégiens britanniques vient de s'abîmer dans le Pacifique. Les enfants se retrouvent seuls sur une île montagneuse. Obéissant à Ralph, le chef qu'ils ont élu, ils s'organisent pour survivre. Mais, pendant la nuit, leur sommeil se peuple de créatures terrifiantes. Et s'il y avait vraiment un monstre tapi dans la jungle ? Sous l'impulsion de Jack, violent et jaloux de Ralph, la chasse au monstre est déclarée. Mais les partisans de Jack et ceux de Ralph ne vont pas tarder à s'affronter cruellement.
Une condamnation sans appel de l'utopie — comme projet réformiste ou révolutionnaire. C'est une tentative de démonstration expérimentale des effets inéluctables de la faute originelle : abandonnés à eux-mêmes sur une île déserte, de jeunes enfants commettent spontanément — naturellement ? — le pire : un embryon de société s'organise, les forts dominent les faibles et le sang ne tarde pas à couler.

Au-delà de la fable qui a choqué en interrogeant crûment l'innocence du jeune âge, William Golding dénonce avec rigueur des formes de pouvoir et d'exercice de l'autorité qui, telles qu'elles émergent dans l'urgence d'une situation exceptionnelle, sont très proches de celles qui prévalent dans les sociétés les plus policées.

Dans l'île comme ailleurs, le pouvoir s'affirme en toute simplicité : « Vous m'avez élu chef. Vous n'avez qu'à obéir » (p. 99), « il est temps que vous sachiez vous taire et nous laissiez prendre les décisions … » (p. 124). Dans l'île comme ailleurs, Jack Merridew a pour seule ambition de ravir le pouvoir formellement confié à Ralph. Dans l'île comme ailleurs, Porcelet (Piggy) ne peut se faire entendre, même s'il est seul à prendre la mesure de la situation des enfants et à leur proposer une ligne de conduite adaptée. Dans l'île comme ailleurs (?), ça finit mal.

       
Première publication de William Golding, le roman est paru en 1954 après qu'une vingtaine d'éditeurs aient rejeté le manuscrit. La traduction française est parue en 1956. Une brillante adaptation cinématographique réalisée par Peter Brook est sortie en 1963 — rigoureuse et fidèle à l'esprit du roman.
EXTRAIT

— Mais c'est une île sympathique. On est montés au sommet de la montagne, Jack, Simon et moi. C'est formidable. Il y a à boire et à manger et …
— Des rochers …
— Des fleurs bleues …

Il commença à faire de grands gestes.

— C'est comme dans un livre.

Aussitôt une clameur s'éleva.

L'île au trésor …
Robinson Crusoé …
Robinsons suisses … 1

Ralph agita la conque.

— Cette île est à nous. Elle est vraiment sympa. On s'amusera tant que les grandes personnes ne seront pas venues nous chercher.

p. 42

1.La traduction française a substitué aux titres de deux ouvrages (Swallows and Amazons d'Arthur Ransom et The coral island de Robert M. Ballantyne) bien connus des lecteurs britanniques auxquels s'adressait l'auteur, d'autres supposés plus familiers des lecteurs français (Robinson Crusoé et Robinsons suisses) ; cf. ci-dessous le texte de Bernard Hamel.
BERNARD HAMEL : (…)

L'île goldingienne est un lieu-dit, non point par un « effet de réel » — toponyme ou repérage topographique — mais parce qu'elle est un lieu déjà dit :
  • extratextuellement par l'auteur insistant dans interviews et essais critiques sur sa passion pour les récits insulaires (Ile Mystérieuse, Robinson Suisse) et désignant son roman comme détournement parodique de la Robinsonnade Victorienne : L'île de Corail de R.M. Ballantyne.
  • intratextuellement, par les acteurs du roman. Cette mise en abyme de titres se produit significativement à l'ouverture et au final :
— C'est comme dans un livre.
Aussitôt une clameur s'éleva.
— L'île au trésor …
— Hirondelles et Amazones …
— L'île de Corail. (Ch. II)

— Au début, on s'entendait …
L'officier l'encouragea du menton.
— Oui, je comprends. La belle aventure. Comme dans l'île de Corail.
Ralph fixa sur lui des yeux vides. (Cf. XII, dernière page)

D'une île à l'autre … Un titre immuable et impassible revient, mais le contenu a changé dans la grande mutation du récit. D'abord euphorie anaphorique et cataphorique : on a lu, on va vivre l'île de Corail. Ils écrivent en fait un autre livre que l'officier ne peut pas déchiffrer ; lui aussi, nouvel arrivant, lecteur novice, se trompe de texte et confond le roman de Ballantyne avec Sa Majesté-des-Mouches.
Cette évocation ironique est une convocation. Le roman inscrit une tradition et s'inscrit en faux contre elle, il cite à comparaître un intertexte qu'il accuse et pervertit. A l'île de corail, il oppose une île fécale, à l'île au Trésor, une île à Bête, à Hirondelles et Amazones, Mouches et Sauvages. Il met en action toute une stratégie du contre ; il prend le contrepied de la Robinsonnade, fait un contrepet sur le topos. Par une machinerie relevant du puritanisme noir et de l'humour de la même teinte, il tente de tuer le père du livre, Robinson-le-fondateur et tous ses petits-fils bâtisseurs d'empires.
Les îles de Defoe, Wyss, Ballantyne, Ransom ou Verne s'inversent dans le miroir. Ainsi, à la geste ergothérapique, à cette épopée du travail rédempteur qui transforme Robinson en « maître et possesseur de la nature », s'oppose une introversion totale. Les Robinsons goldingiens se tournent les pouces et broient du noir ; le seul travail qui s'opère est celui du fantasme, l'espace du dedans occupe et occulte celui de l'effort humain.
Robinson faisait, les enfants se défont ; Robinson répétait l'histoire de la conquête de la matière et rééditait une genèse, les enfants régressent vers des stades archaïques sociaux et pulsionnels, ils dénaissent vers le tribal, l'oral et l'anal.

(…)

« Sous le soleil de Satan : l'insularité dans Sa majesté-des-mouches de William Golding », in Îles, recueil coordonné par Jean-Pierre Arthur Bernard, Gilles Lipovetsky, Pierre Péju et Gérald Rannaud, Grenoble, Silex, 14 (1979), pp. 107-108
COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE
  • « Lord of the flies », Londres : Faber & Faber, 1954
  • « Sa majesté des mouches » trad. de l'anglais par Lola Tranec, Paris : Gallimard (Du monde entier), 1956 ; Paris : Le Livre de poche (Livre de poche, 2382), 1968 ; Paris : Gallimard (Folio, 5431), 2012
  • « Sa majesté des mouches » adaptation théâtrale par Nigel Williams trad. en français par Ahmed Madani, Paris : L'École des loisirs (Théâtre), 2012
  • William Golding, « Chris Martin », Paris : Gallimard (L'Imaginaire, 150), 1985
  • Jean-Pierre Naugrette, « Sa majesté des mouches de William Golding », Paris : Gallimard (Foliothèque, 25), 1993
→ Bruce Lambert, « William Goldin is dead at 81 ; the author of Lord of the Flies », The New York Times, June 20, 1993 [en ligne]

mise-à-jour : 17 août 2017

   ACCUEIL
   BIBLIOTHÈQUE INSULAIRE
   LETTRES DES ÎLES
   ALBUM : IMAGES DES ÎLES
   ÉVÉNEMENTS

   OPINIONS

   CONTACT


ÉDITEURS
PRESSE
BLOGS
SALONS ET PRIX