KAWABATA Yasunari

Le grondement de la montagne

Librairie générale française - Le Livre de poche Biblio, 3071

Paris, 1986

bibliothèque insulaire

   
Autour du Japon
Le grondement de la montagne / Yanusari Kawabata ; trad. du japonais par Sylvie Regnault-Gatier et Hisashi Suematsu. - Paris : Librairie générale française, 1986. - 252 p. ; 17 cm. - (Le Livre de poche-Biblio, 3071).
ISBN 2-253-03870-9
Au cœur de ce roman où un homme pressent l'approche de sa propre mort — à quoi semble faire écho le grondement de la montagne proche —, un rêve fait éclore une saisissante image insulaire.

La trame onirique est empreinte d'un érotisme suggéré, et non dénuée d'angoisse ; mais le rêveur peine à identifier ce qui, dans son passé, pourrait expliquer le choix de lieux qu'il ne se souvient pas avoir fréquentés : « il lui parut étrange, au matin, ce rêve d'une île où il n'était jamais allé ».

C'est l'occasion d'une évocation des « trois paysages les plus célèbres du Japon » (Nihon sankei) 1 : Matsushima 2, Amano-Hashidaté, étroit cordon dunaire traversant la baie de Miyazu, et Miyajima (également dénommée Itsukushima), une île sacrée de la mer Intérieure ; trois sites où voisinent en harmonie les pins et la mer — Matsushima, où se déroule l'épisode onirique, signifie littéralement l'île des pins : « le songe (…) l'avait frappé par les couleurs franches des pins et de la mer ».
       
1.Cf. Philippe Pelletier, Paysages sans paysans : le cas du Japon, Annales de Géographie, 1990, t. 99, 553 (pp. 306-307).
2.Matsushima est un archipel qui compte plus de 250 îles ou îlots dans une baie au nord du Honshū (préfecture de Miyagi). Directement exposé au tsunami du 11 mars 2011, l'archipel n'a pas été épargné (plus d'une dizaine de victimes selon des sources locales) sans pour autant souffrir de dégâts matériels majeurs. Cf. John Burnett, Tsunami spares Japan's pine-covered islands (April 18, 2011).
EXTRAIT    « Mon front blanchit sans que j'aie gravi le Fuji », murmurait Shingo, dans son bureau. Cette phrase lui était venue soudain et lui paraissait très évocatrice. Il la répéta, l'essaya, plusieurs fois.

   La veille au soir, il avait rêvé de Matsushima. Voilà peut-être l'association d'idées.

   Il lui parut étrange, au matin, ce rêve d'une île où il n'était jamais allé. Le vieillard se rendit compte qu'en dépit de son âge, il n'avait visité ni Matsushima ni Amano-Hashidaté, qui comptent parmi les trois paysages les plus célèbres du Japon. Il n'avait fait que passer à Miyajima, hors de saison d'ailleurs, en descendant du train, au retour d'un voyage d'affaires à Kyushu.

   Le songe, dont au réveil il lui restait quelques fragments, l'avait frappé par les couleurs franches des pins et de la mer. Il lui parut évident qu'il s'agissait de Matsushima.

   Shingo tenait une femme dans ses bras, sur les herbes, à l'ombre des pins. Il se dissimulait, il avait peur ; l'un des amants devait avoir à se cacher.

   C'était une femme très jeune, presque une adolescente. Quel âge pouvait-il avoir, lui, dans ce rêve ? Sans doute devait-il être jeune aussi, car tous deux avaient couru parmi les pins. Il ne lui souvenait pas qu'en étreignant cette femme, il eût été conscient d'une différence d'âge.

   Il s'était conduit en jeune homme, sans éprouver pourtant le sentiment d'avoir rajeuni, ni retrouver le souvenir d'une expérience passée. Il avait eu vingt ans tout en restant lui-même, l'homme de soixante-deux ans. Voilà le merveilleux des rêves.

   Le bateau à moteur de ses compagnons de voyage s'était éloigné sur la mer. Seule, debout à l'arrière, une autre femme agitait sans arrêt son mouchoir dont la blancheur, se détachant sur l'eau, lui était restée clairement à l'esprit le lendemain matin. On l'avait donc laissé sur cet îlot, mais il n'en avait éprouvé aucune inquiétude. Lui voyait sur la mer s'éloigner le bateau, d'où pourtant, on ne pouvait deviner son refuge : il ne pensait qu'à cela. Sur la vue du mouchoir blanc, il s'était éveillé.

   Il n'aurait su dire alors quelle avait été la compagne de son rêve ; il n'en gardait aucune image, ni visage, ni sensation. Seule était nette la couleur du paysage. Mais pourquoi Matsushima ? Pourquoi cette île qu'il n'avait jamais vue ? Il n'était d'ailleurs jamais allé sur une île déserte en bateau à moteur.

   Il pensa demander à sa famille si rêver en couleur n'est pas un signe de névrose, mais il n'osa pas. D'avoir étreint une femme en rêve lui inspirait une certaine gêne. Seulement, la nature des songes est telle qu'elle lui rendait sans difficulté la jeunesse tout en lui laissant sa personnalité actuelle.

   Ce miracle du temps l'avait quelque peu consolé.

pp. 72-74
COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE
  • « Yama no oto », Tokyo : Chikuma Shobō, 1954
  • « Le grondement de la montagne », Paris : Albin Michel, 1969, 1988
  • « Le grondement de la montagne » in Romans et nouvelles, Paris : Le Livre de poche (La Pochothèque, 3218), 2002

mise-à-jour : 12 novembre 2011

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